Madame Ollivier ne m'aimait pas. C'était clair et net. Je le lui rendais bien. J'ai dû la subir de la sixième à la troisième incluses. Elle n'aimait pas que j'aie les ongles noirs, elle n'aimait visiblement pas mes tresses qui se défaisaient, ou les mèches folles qui ne tenaient jamais dans les barettes. Elle n'aimait pas que je fasse négligée et me le faisait savoir. Elle n'aimait surtout pas le travail de souillon que j'arrivais péniblement à produire. Madame Ollivier était notre prof de travaux manuels, j'étais maudite du premier jour que la croisai.

Elle s'évertuait à me torturer avec des ourlets et des percales qui entre mes doigts devenaient invariablement de traviole et grisâtres. Je me rappelerai toujours cette petite jupe blanche prise dans le biais, que jamais je n'ai pu porter de toutes manières, m'étant sans aucun doute dépêchée de forcir pour ne pas avoir à l'enfiler. Car qui disait "travaux manuels" voulait en réalité dire "couture", et même pas broderie ou tricot. Non, seulement ce à quoi mes doigts malhabiles refusaient désespérément de se plier, et n'ont jamais pu depuis malgré toutes les tentatives, avec la meilleure des volontés.

Elle avait également tenté de diversifier son enseignement barbare et honni, une année, en nous infligeant l'apprentissage des styles du mobilier. J'en garde une sainte horreur pour tout style Empire, ou Louis machinchose, et mon goût en ameublement est très limité. Ne me demandez pas de faire de la décoration d'intérieur, malgré la fascination que j'éprouve pour les reportages photos des magazines consacrés aux belles maisons et jolis jardins des gens doués.

J'avais réussi à me venger un jour en introduisant subrepticement dans sa classe, probablement une année de quatrième, avec la complicité ravie de deux ou trois mauvaises élèves, un lot de petites souris blanches que nous avions prélevé à notre laboratoire de Sciences Nat. J'étais une assidue des sciences naturelles, un de mes cours préférés, avec le projet de devenir moi-même prof de sciences-nat, jusqu'au jour où je pris conscience qu'il me faudrait me résoudre à décérébrer des grenouilles tous les ans, là où j'avais eu du mal à le faire ne serait-ce qu'une seule fois, me faisant porter pâle ce jour-là, et renonçant par là-même définitivement à un avenir dans l'enseignement.

La détestation réciproque de Madame Ollivier me poursuivra toute ma vie. Je suis restée à ce jour totalement incapable du moindre travail manuel un tant soit peu artistique et le regrette cruellement.